CHAPITRE 24 NATURE DES SYSTEMES

 

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En fréquentant les clubs de bridge, on se rend compte que certains joueurs n'ont pas assez réfléchi à leur système d'enchères. On y constate des lacunes systémiques évidentes. Qui plus est, lorsqu'on interroge ceux-ci sur ces déficiences, on a l'impression qu'ils ne perçoivent même pas les dites lacunes. Posons donc ici quelques principes qui nous semblent fondamentaux à  tout système d'enchères.

 

1. PRINCIPE DU NOMBRE SIGNIFICATIF D'ÉLÉMENTS

 Dans tout système de signification - une langue, le bridge, un langage d'ordinateur, etc. -, la valeur significative d'un élément du système ne repose pas sur une caractéristique intrinsèque de l'élément, mais sur le nombre total d'éléments significatifs dans le système. Par exemple, dans un système qui ne joue pas Flannery (11- 16 points, cinq  et quatre ), une réponse d'1 - 1 peut ne représenter que quatre . Mais si je joue Flannery, je sais qu'en ouvrant d'1, mon partenaire implique ne pas avoir quatre   - moins qu'il n'ait une main maximale et procède à l'inversée à sa deuxième enchère, mais alors, le problème en cause ici ne se posera plus. Si donc je lui réponds 1, c'est que j'en ai 5. En d'autres mots, la présence de la convention Flannery dans le système a "resserré précisé la signification d'une autre enchère en apparence sans relation avec elle. Ainsi donc, plus j'ai d'éléments dans mon système, plus chacun d'eux sera davantage précis qu'il ne le serait avec un nombre réduit d'éléments dans le système.  Ainsi, toute enchère se trouve précisée par inférence négative. Elle est limitée par l'espace mental où se trouvent implicitement situées les autres enchères du système que je n'ai pas gagées.

 

2. PRINCIPE DE SURCHARGE

Si je charge un élément significatif de trop de signification, il devient flou. Par exemple, si 1 signifie "J'ai de 6 - 24 points et une ou deux majeures par 4". Un bon systéme doit contenir des éléments pas trop surchargés. L'envers de ce principe - et on aurait pu poser la question par cet autre bout de la chaîne - consiste dans la non-utilisation d'un certain nombre d'enchères commodes (commodes au sens où leur emploi ne pose pas de problème par ailleurs), ce qui entraîne justement qu'on doive surcharger les enchères déjà existantes. On comprend donc que le principe de surcharge découle du premier principe énoncé, celui sur le nombre d'éléments significatifs. Un peu comme une langue qui n'aurait que dix mots pour tout dire.

 

3. PRINCIPE DU JUSTE NIVEAU

Un bon système de communication n'emploie pas un "mot è 5 piastres" pour dire oui ou non. Annoncer 2 avec une main qui contient quatre et 6 points, c'est courir au suicide. Il est nuisible d'employer un outil significatif trop puissant pour le message que je veux transmettre. Ce principe paraît presque insignifiant d'évidence! Pourtant, la pratique du bridge montre qu'on n'y a pas assez réfléchi. Vous venez d'apprendre une nouvelle convention, vous brûlez de l'employer. Vous tombez sur une main qui en a certaines caractéristiques... Enfin certaines d'entre elles - mais il y manque quelques points, et ceux que vous avez sont assez mal répartis. Mais qu'à cela ne tienne, Audantes Fortuna Juvat (La Chance aide les audacieux) ! Vous utilisez la convention, les yeux mi-clos de plaisir... Et vous subissez une cuisante défaite.

 

4. PRINCIPE DE FRÉQUENCE

13 , voilà une distribution possible ; de même que quatre , quatre , trois et deux . Mais ces deux distributions n'ont pas tout à fait la même fréquence ! Si je distribue les éléments significatifs de mon système selon les possibilités significatives prises dans l'abstrait, sans égard é leur fréquence d'apparition, j'emploie un système dans lequel il est très possible que la majorité des éléments significatifs apparaisse un minimum de fois. Les Polonais ont créé un système fort intéressant. Un de ses fondements consiste dans le fait que les distributions de 8 à 12 points font l'objet d'une enchère d'ouverture. Avec 13 points et plus, c'est la passe impérative !! Or, les mains de 8 é 12 points constituent près de la moitié des possibilités (44.6%). Ceci, joint à la passe impérative de 13 à 20 (les mains plus fortes sont aussi ouvertes par une passe impérative, mais elles ne constituent qu'environ 2% des mains de 13 à 27 points) en font un système à haute fréquence d'enchères, i.e., très "audible". Avec ce système, on est toujours en train d'annoncer. On place donc les adversaires sur la défensive, et on transmet beaucoup d'informations utiles à son partenaire.

 

5. PRINCIPE DES SÉQUENCES

En tant qu'entités signifiantes, s'entend. Si je dis : "She's pretty!" et "She's pretty ugly!", le mot pretty n'a pas le méme sens dans les deux cas. Et cette différence dans la signification provient de la séquence elle-même, en tant que séquence. De même, 1 à 2 à 4 ne signifie pas la même chose que 1 - 3 - 4. Dans le premier cas, le 4 indique une main statistiquement plus forte que dans le deuxième cas, bien que ce soit la même enchère finale. C'est la séquence elle-même qui permet d'établir la différence.

 

6. PRINCIPE DE CAPACITÉ D'ABSORPTION

Des gens qui se rencontrent pour la première fois ne deviennent pas intimes du jour au lendemain. Il y a un processus d'apprivoisement. De mème dans les enchères :"Ma réponse est dans la direction que tu constates  : si tu veux en savoir plus, si tu es équipé pour explorer plus avant, annonce en conséquence. J'aurais pu te donner une réponse plus précise, mais je ne savais pas si la qualité de ta main l'aurait digérée. Peut-être n'aurais-tu pas pu en payer le prix." Symétriquement, il arrive que le partenaire ouvre et vous paniquez devant la puissance de votre main : après une enchère forcing pour un tour, vous précipitez é la manche, croyant, dans votre fébrilité, montrer par lé de la puissance. Au contraire, votre main avait une capacité d'absorption bien plus grande ; en sautant é la manche, vous avez enjoint au partenaire de se taire... é moins qu'il ait une main du tonnerre é mais justement, cette main, c'est vous qui l'avez! Il fallait monter lentement, à coup d'enchères impératives, mais propres à laisser la place au partenaire de décrire sa main, et aussi à lui faire comprendre que vous possédez d'intéressants petits surplus...PFA, dit Terence Reese. Principle of Fast Arrival, pour les mains sans autre intérêt que la manche.

 

7. PRINCIPE D'éCONOMIE MAXIMALE

En d'autres mots, principe de la meilleure pyramide. Puisque plusieurs enchères sont généralement nécessaires pour traduire assez précisément la main, quelle sera la meilleure structure pour classer les éléments que vous emploierez ? Par exemple, s'il y a huit réponses possibles é une enchére d'attente, estéil plus économique, en termes d'espace consommé par les enchères, d'utiliser une structure è huit étapes, ou un ensemble de deux niveaux de quatre étapes avec relais automatique entre les deux ? Dans cet exemple simple, il est assez clair que la deuxième solution est moins bonne si on considère seulement les cas où la réponse utilise le dernier élément. Dans ces questions, les paramètres sont : le nombre d'étapes opérationnellement disponibles, le nombre de catégories à mentionner, donc le nombre de relais, et d'autres considérations : la fréquence de la possibilité d'actualisation de chaque étape, des considérations tactiques, comme par exemple le tort que pourrait faire à l'adversaire une surenchère à tel niveau plus qu'à tel autre, etc.

 

8. PRINCIPE DU SECRET

Le pouvoir est dans l'information. Ou, plus précisément, dans le renseignement. Lors d'un tournoi, je me suis fait dire :"Votre Précision modifié est un instrument fantastique, il me renseigne fort bien sur vos deux mains!" L'adversaire l'entendait plutét comme une boutade, je crois, mais il y avait là un fond de vérité. Un bon système devrait divulguer le strict minimum d'information aux adversaires, i.e., toute l'information divulguée au partenaire, mais pas nécessairement tout ce qu'il y a dans sa propre main. Cela n'est possible qu'en employant beaucoup de relais : l'adversaire en sait autant que mon partenaire. Mais votre équipe, via moi, en sait davantage sur nos deux mains combinées que les autres joueurs! tous les systèmes emploient jusqu'à un certain point ce procédé, mais il pourrait être utilisé davantage.

 

9. PRINCIPE DU TOUT PLUS GRAND QUE LA SOMME DE SES PARTIES

Ce principe fondamental de la théorie de la Gestalt ne peut étre écarté lorsqu'on songe à créer, é modifier, ou simplement à comprendre un système d'enchères au bridge. Tout système, parce que centré sur une intuition spécifique - sans quoi ce ne serait pas un système unifié, donc pas un système du tout - constitue toujours une application de cette loi. D'où un système de bridge qui ambitionne de décrire la main comme un tout. Bien sér, tout système de bridge fait cela, mais jusqu'à quel point ? N'y a-t-il pas une tendance fâcheuse dans tellement de systèmes, à se précipiter tête baissée vers les cas spécifiques les plus fréquents, d'une manière qui n'est pas assez reliée é l'ensemble ? Dans ce sens, on a tellement tendance à vouloir être "pratique" en faisant une enchère : annoncer ses couleurs, annoncer naturel, n'est-ce pas le fondement d'un système d'enchères fondé sur le bon sens ? Oui, de la même façon qu'il y a des milliers d'années, on a ri de l'algèbre, cette forme de stupide abstraction, alors qu'il était tellement plus "réaliste" de prendre de vrais chiffres! Ceux et celles qui raisonnent ainsi ne comprennent pas la nature même d'un système de signification ni le caractère mathématique du bridge..

Pourtant, vous rencontrez souvent dans les clubs de bridge des joueurs au système tout simple qui vont écraser des maniaques du gadget théorique.

D'abord, parce que l'énergie consacrée é leur systéme par certains théoriciens rend inaptes à l'effort considérable nécessité pour compter les cartes, tirer les inférences, et plus généralement, établir un plan de jeu efficace : ils sont vidés, vannés. Il ne leur reste plus de force pour jouer convenablement. Un peu comme un coureur automobile qui, passant la nuit à raffiner la mécanique de son bolide, irait le lendemain percuter le parapet de la piste, incapable de se concentrer.

Ajoutons aussi, nous l'avons constaté à la lecture du chapitre 2, que ce jeu est affaire de jugement tout autant que d'intelligence brute ou de concentration. Si vous n'avez pas la jugeote nécessaire au maniement d'un instrument sophistiqué que vous vous êtes forgé, ce n'était pas la peine d'investir autant d'efforts dans ces complications!

Affaire de psychologie aussi. Certains jouent mécaniquement contre qui que ce soit, comme si tous les adversaires étaient identiques. Or, les adversaires ne réagissent pas tous de la même façon. Chacun a son(ses) défaut(s) mignon(s) plus ou moins prononcé(s). Et le fin renard le(s) découvre vite, même s'il s'agit d'étrangers. Il y a les audacieux, les distraits, les timorés, les irréguliers, les tétes d'engin chez qui l'imagination et la souplesse prennent la place...d'une vis tout au plus. Il y a les gueulards, ceux et celles pour qui le partenaire, toujours en tort, est tout au plus une commodité, qui ne doit jouer aucun contrat. Il y a les têtes enflées qui n'obtiennent qu'un résultat moyen, parce que les autres joueurs ont choisi une ligne de jeu statistiquement inférieure mais ne cessent d'être chanceux...Il y a les compliqués, ces personnes dont l'imagination fertile et anfractueuse réussit parfois brillamment des contrats plus complexes qu'une toile d'araignée tissée en stéréo, mais qui butent sur des évidences. Il y a ceux et celles dont le visage de Sphinx semble cacher une concentration toute en densité, un esprit pénétrant, un "fleuve d'or" intellectuel, mais qui, à l'observation, ressemblent plus, dans leur sereine insignifiance, à de l'eau de vaisselle. Il y a les bellâtres qui "regardez-moi penser tout haut", mais qui, par leur fanfare, livrent des indications intéressantes sur l'emplacement de telle carte ou sur telle distribution, et finissent par amocher leur contrat. Et puis, il y a les gens "fins fins fins" qui ont l'air de rien à la tendresse même - et qui, avec désinvolture, vous tendent un piège à la fois subtil et si simple. Par exemple, ils remarquent que vous avec sereinement mais brièvement hésité  en prenant de la dame après AVdx. Ils concluent que vous tenez aussi le roi de cette couleur ; si, au contraire, vous prenez machinalement et rapidement de la dame - et, encore mieux, du roi -, ils sont persuadés que vous nèavez pas le roi (ou la dame si vous avez joué le roi naturellement et aisément). Il y a... mais consolez-vous si vous vous ètes retrouvé(e) ici ou là. Il y a un peu de tous ces travers ou caractéristiques dans chacun de nos gestes bridgéens. Du moins en puissance. C'est un jeu de monde. Pas d'ordinateurs!

L'ensemble de ces considérations, nous amènent à établir une gradation en quatre stades des habiletés au bridge : Les connaissances, l'expérience, le jugement et la psychologie.

La nature des systémes doit donc être considérée aussi par rapport à la nature des humains. Nous l'avons lu au début de ce livre, le bridge est une école de l'humain tout autant qu'un aiguiseé cerveau. Le FACTEUR H - le facteur humain - s'avère capital au bridge. Comme partout où s'ébattent ces curieux animaux è deux pattes.

Traitons en terminant ce chapitre d' une question d'actualité amenée par la réflexion théorique : une des applications les plus évidentes sur la nature des systèmes se trouve dans la controverse entourant le Standard Américain par rapport aux systèmes à  fort  représentés surtout par le Précision et ses variantes. Voyons les avantages et les désavantages théoriques de ces philosophies des enchères.

Le standard a l'avantage d'ètre plus naturel. D'où un effort de moins pour la mémoire et, plus généralement, découlant de cette attitude de bon sens, une relaxation diffuse. Je n'ai pas à me casser la tête. J'appelle un chat un chat et un  un . En revanche, le standard est un peu plus flou, puisqu'il ouvre les mains de 13 à 21 points. Et aussi parce que les mains fortes (ouvertures à 2) ne peuvent être décrites aussi complètement qu'avec un gros  d'ouverture, par perte d'un palier d'enchères.

Le Précision recèle l'avantage àla fois de limiter les mains "ordinaires" (11à 15), si bien que le répondant sait beaucoup plus vite s'il y a possibilité de manche, et de permettre une foule d'enchères précises et nuancées avec les grosses mains. En revanche, le système est vulnérable aux enchères de barrage : vous ouvrez d'1 artificiel montrant 16 points et plus, mais sans impliquer l'existence de vos 5  par ARV. Votre adversaire de gauche fait un barrage à 3. Il sera plus malaisé qu'en Standard de savoir si vous avez la manche en , ou le chelem, ou si 3 contré ramassera un profit plus élevé que tout autre contrat. Votre partenaire ignore non seulement la force maximale de votre main, mais aussi votre distribution.

Pour être complet, il faudrait analyser chacun de ces systèmes sous l'éclairage systématique des 9 principes énoncés plus haut. Mais cela dépasse l'intention de ce manuel, et l'espace qu'il peut accorder à cette incidence. J'ai voulu simplement rappeler le genre de questions qu'on doit se poser en confrontant des systèmes d'enchères.

Des questions théoriques. Des questions humaines aussi : même s'il s'avérait qu'une des deux formes d'enchères triomphe théoriquement sur l'autre - ce qui n'est pas évident ni pour une option ni pour l'autre -, il y a là deux avenues systémiques, deux formes d'esprit, par rapport auxquelles vous éprouverez un certain degré de connivence ou de désagrément. Vous rencontrerez des joueurs naturellement portés vers le Standard é ils en mettent un peu plus peut-être du côté du jugement, du gros bon sens - "no nonsense bridge" - et d'autres davantage portés vers l'exploration plus cérébrale. Notons une des embûches qui les guettent : le découragement. Car le Précision, pour être vraiment profitable, doit être très poussé, trés "équipé", puisqu'un de ses fondements réside dans la spécificité des enchères de demande, et conséquemment, de leur multiplicité. S'ils poussent l'étude assez loin, ils auront un système adapté à leur tempérament. 

Cela dit, il m'apparaît pertinent de diriger l'investigation systémique du lecteur vers ce qu'il est convenu d'appeler le système polonais - en tout cas, celui, avec ses quelques variantes, que des joueurs de qualité ont adopté. Un des avantages majeurs de ce système consiste dans la nature ambiguuë de l'ouverture à1 . Cette ouverture peut montrer une main minimale avec du trèfle, ou alors une main forte. Si bien qu'on ne peut établir un barrage d'obstruction puisque la main peut être minimale. Le barrage se trouve à son tour une enchère ambiguë. Son partenaire se demandera s'il doit poursuivre avec une main raisonnable, ou alors s'agissait-il de prévenir une communication efficace des joueurs utilisant le systéme polonais ? Bref, l'ambiguïté retourne contre ceux qui utllisent le barrage en vue de nuire aux utilisateurs du système polonais.

L'important, c'est de comprendre que ce qui procurera victoire et joie, ce qui n'est pas toujours synonyme, dépend d'autres facteurs que la seule perfection théorique et objective du système d'enchères que vous employez.

 

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