CHAPITRE 5 L'IMPORTANCE DU PARTENARIAT
Retour au plan
Retour au glossaire
Suite à Mécanique du jeu
Un adage chez les joueurs expérimentés affirme qu'il est plus difficile
de trouver un partenaire au bridge qu'un conjoint en mariage. Bien sûr, il
ne faut pas prendre cette affirmation au pied de la lettre. Il reste
qu'elle véhicule une expérience tout à fait juste. La difficulté de
dénicher un partenaire qui vous "va comme un gant" comporte deux volets.
Avec Jean
Boyer, au Club Saint-Gilles, ça allait parfaitement. Une
fois établi l'accord sur les conventions, nous nous entendions
"instinctivement", c'est-à-dire que nous analysions correctement les
situations et en tirions les conclusions efficaces. Nous arrivames
premiers sept parties de suite.
À l'évidence, il convient de trouver un partenaire de même "style" de
jeu. Il y a plusieurs façons de structurer les enchères, d'opérer un choix
de conventions, de concevoir les signaux en défense, d'opter pour un style
plus hardi ou plus conservateur, etc. Bref, des écarts dans un ou des
aspects du jeu peuvent rendre désagréable un partenariat entre deux
personnes qui s'estiment et se plaisent par ailleurs.
Le deuxième volet m'apparait plus important encore. Il porte sur la
relation interpersonnelle à la table. Un partenariat est constitué de deux
océans d'émotions connus sous le vocable d'êtres humains. Comme dans toute
compétition, il se développe, à des degrés variant selon la nature de la
compétition - simple tournoi de club, événement spécial, sectionnel,
régional, national - une tension produite par l'ambition de la victoire,
le désir de bien faire et la crainte de commettre une bourde. Or, nos
quotients varient de 50 à 200. Ce n'est pas très impressionnant ! Même si
une majorité des joueurs de bridge sont assis confortablement du côté
droit de la courbe des Q.I., il demeure que l'intelligence humaine s'avère
assez limitée merci. Comme les 24 mains jouées dans une partie requièrent
une attention de tous les instants, chaque joueur commet un certain nombre
d'erreurs par partie. On a calculé qu'un joueur compétent commet entre
deux et quatre erreurs par main ! Évidemment, plusieurs erreurs ne
portent pas à conséquence et sont vite occultées, ou simplement non
perçues, par l'intéressé.
Le type de réaction du partenaire aux
erreurs de son vis-à-vis constituera souvent une variable pesante dans la
durée du partenariat. Vous entendrez des critiques de ce genre : "Mais ça
n'a aucun sens de revenir atout ! Tu ne vois pas que tu permets au
déclarant de capturer mon roi ! Tu lui donnes un top sur un plateau
d'argent !! C'est clair qu'il fallait revenir carreau ! Tu as le compte de
la main ! Tu me suis ? Alors, par quelle logique... Franchement, tu me
déçois !" Si vous demandiez à l'auteur de ces remarques acerbes pourquoi
il parle ainsi à son partenaire, il vous répondrait en toute bonne foi
qu'il veut que son jeu s'améliore. Sans doute y a-t-il mis un peu
d'émotion, mais c'est parce qu'il estime son partenaire, dont la qualité
de jeu vaut bien mieux que la bourde qu'il vient de commettre. Un peu
plus, il vous déclarerait que c'est par amitié qu'il a "élevé la voix"...
Interrogez maintenant le joueur visé. Il est démoli. écoeuré. Vidé. S'il
prétend le contraire, il ne comprend pas les sentiments qu'il vit. La
qualité de son jeu s'en ressentira dans les planchettes suivantes. Le
bridge, ne l'oublions pas, requiert trois qualités principales : la
concentration, la concentration et la concentration. Le joueur que son
partenaire vient d'amocher "pour son bien" ne pourra se concentrer qu'à
moitié. L'expérience de la table de bridge nous persuade tous les jours
qu'à moins de mains qui se jouent sans difficulté - surtout si c'est le
partenaire castigateur qui joue le contrat ! -, le joueur qu'on vient
d'écloper va trébucher encore plus dans les planchettes suivantes. Pire,
un des facteurs les plus influents sur la qualité du jeu, à savoir le goût
de jouer pour son partenaire, vient de prendre un sérieux coup par babord
et par tribord.
L'erreur de notre "bon" éducateur consiste à avoir oublié le poids des
émotions, déterminant au bridge comme ailleurs. Il a procédé à une gestion
épouvantable de l'acquis humain du partenariat. Au vrai, c'est un
saboteur. Il a choisi une méthode imparable pour diminuer le rendement de
son partenaire. La situation s'avère d'autant plus catastrophique qu'il en
est inconscient. Il vous dira, tout étonné : "Tu prends ça personnel !"
Comment fallait-il le prendre ? Impersonnel ? Comme un poteau de téléphone
? Décidément, votre partenaire a une idée bien robotique des éléments
constitutifs de l'être humain.
Faut-il donc ne jamais échanger à la table de bridge sur la planchette
que nous venons de jouer ? Essentiellement, il faut répondre par
l'affirmative : il convient à tout le moins de se limiter à des remarques
sobres, empreintes de bienveillance. Surtout, le langage non verbal
s'avérant plus pénétrant, on évitera à tout prix les moues, les regards
sévères ou méprisants, le ton tranchant, les soupirs qui laissent entendre
: "Ce sera une longue soirée !" On s'abstiendra aussi d'explications
élaborées. Vous pourriez parier votre chemise que le joueur qui a commis
l'erreur, s'il s'agit d'un joueur d'expérience en tout cas, a tout de
suite compris la nature de son erreur. Il est déjà aux enfers, pourquoi le
martyriser davantage ? Il comprend l'évidence : non seulement ne
semblez-vous pas capable de saisir qu'il a déchiffré l'erreur, mais, et
c'est tellement pire, vous lui criez par la tête ce que vous ne saisissez
pas vous-même : vous ne l'aimez pas, vous ne le respectez pas, vous
l'utilisez. Vous avez, en somme, donné un coup de masse dans votre
partenariat.
Vous renchausserez la terre de votre partenariat si votre partenaire
sent que vos remarques sur la dernière planchette ne s'adressent pas au
fauteur, ou même au joueur, mais à la personne. Pour cela, il faut
les faire éclore dans ce qui, en vous, indépendamment du bridge, s'adresse
à l'autre d'un être humain à un autre être humain. Le critère est simple :
si vos paroles sont cordiales et empreintes de respect, elles seront
efficaces - pourvu qu'elles soient brèves. Regardez les yeux de votre
partenaire : dès que vous voyez qu'il a compris, arrêtez ! Un de mes
partenaires d'il y a une couple de décennies,Germain Gilbert, adoptait, après chaque main, une
attitude enracinée dans le bon sens et l'amitié : "Delete !!" La
main est finie, n'en parlons plus ! Effaçons-la. Vous tenez à échanger sur
un point que vous jugerez important ? Vous le ferez après la partie, ou au
téléphone, ou avant l'autre partie. En attendant, n'enlevez surtout pas à
votre partenaire le plaisir de jouer avec vous : vous y perdrez à la fois
une partie et un partenaire !... Un souvenir d'un sectionnel avec Germain : nous étions à des
poussières de nous qualifier pour le A en soirée, si bien que nous
devons nous contenter de jouer dans le B. Mais nous nous réjouimes du
résultat : 81 %.
Avec le bridge sur Internet, le contact entre partenaires
est médiatisé par l'écrit. Il est fortement simplifié. Exemple
:"Fallait vite couper K. Si reviennent K, coupe et défausse." Nous
sommes loin ici du langage spontané, donc facilement émotif, de la parole.
Sans parler de l'expression faciale, qui charrie des tonnes de sentiments.
Plus encore, il est mal vu, voire pratiquement interdit, sur BBO de
commenter tout de suite le jeu du partenaire. Car cela n'est
possible que par la "Table", voie publique et donc
accessible à tous. Dès que les adversaires ont quitté, le contact discret
avec le partenaire, invisible aux autres, redevient ouvert. C'est le
lieu pour échanger.
Retour au plan
Retour au glossaire
Suite à Mécanique du jeu